Science

La science et la recherche scientifique sont à la base des progrès de l'humanité depuis son émergence, des premiers outils en bois ou en pierre jusqu'aux satellites, à l'informatique et aux robots. Elles concernent à ce titre notre courant politique -comme le montre par exemple l'importance qui lui est accordée à la Fête de Lutte Ouvrière.

Nous sommes pour une recherche ouverte à tous les sujets scientifiques, sans restriction aucune (voir notre réponse ci-dessous à des opposants à certaines recherches concernant la génétique) car nous ne pensons pas que ce soient les découvertes scientifiques en elles-mêmes (la génétique, le nucléaire, etc) qui puissent généralement constituer un danger. Ce qui est en cause, c’est l’organisation capitaliste de l’économie où la recherche du profit détermine l’utilisation qui en est faite.

C’est ainsi que des automates de production servent de prétexte à la suppression de postes plutôt que de soulager la tâche des travailleurs, des médicaments sont mal testés ou leurs effets secondaires cachés pour viser un marché plus vaste et plus profitable, des anticancéreux sont mis sur le marché à des prix si élevés qu’ils sont inaccessibles pour une partie de ceux qui en ont besoin, en particulier dans les pays les plus pauvres… L’État lui-même se préoccupe avant tout de mettre la recherche au service des intérêts privés.

Tant que la domination des capitaux et la logique capitaliste demeureront, la recherche et ses applications resteront prisonnières à la fois du manque de moyens et du détournement de ses buts vers le profit à court terme.

Seule une autre société, débarrassée du profit, basée sur le bien commun pourra décider en commun de faire de la science un domaine au service de tous et ouvert au plus grand nombre, dans sa progression et dans la compréhension de ses buts.

Réponses de Nathalie Arthaud à des courriers reçus pendant la campagne électorale

Hubert Reeves

- Tout se passe dans cette campagne électorale comme si l’environnement n’était pas quelque chose de grave. La COP 21 a été un moment historique où 195 pays se sont mis d’accord sur un problème majeur, le réchauffement climatique. Comment comptez-vous poursuivre cette action ?

Entre les préoccupations affichées et les mesures à prendre il y a les intérêts privés et les profits des groupes capitalistes. Or, les États sont fondamentalement au service de ces intérêts-là et ils le resteront tant que ces groupes capitalistes resteront les véritables maîtres de la société. La COP21 en a été un exemple flagrant. D’abord, il a fallu des mois et l’approche de la 22ème conférence des Nations unies sur le climat pour que l’accord de la COP21 soit finalement ratifié. Et surtout, cet accord qui prévoit de réduire les émissions humaines de CO2 ou de méthane pour limiter le réchauffement climatique n’est en rien contraignant. Les États se sont engagés à promouvoir les énergies renouvelables ? Pas les groupes industriels privés ! Et les 100 milliards de dollars par an estimés nécessaires par l’accord de Paris pour financer la transition énergétique, s’ils ne restent pas un vœu pieux, seront avant tout un nouveau moyen pour ces groupes industriels de tirer de nouvelles subventions de l’État. Tant qu’on ne remet pas en cause le pouvoir de nuisance des intérêts capitalistes, on se condamne à l’impuissance.

- Reviendrez-vous sur l’autorisation de construction de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes ?

L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, présenté comme nécessaire au développement régional, a été projeté bien plus en fonction des intérêts de groupes industriels qui ont récupéré le marché qu’en fonction des intérêts de la population. Le référendum qui a servi de prétexte au maintien du projet, soutenu par les mêmes milieux et avec la même machinerie médiatique peu démocratique, a été une tromperie. Je soutiens le combat de ceux qui s’opposent à sa construction.

Axel Kahn

- L’objectif des pays les plus développés est d’atteindre 3% du produit intérieur brut (PIB) en recherche et développement (R&D). En France, nous sommes un peu au-dessus de 2%. Quel est votre objectif ?

Cette manière de chiffrer la partie de la richesse produite qui va prétendument à la recherche et au développement cache en réalité bien des choses qui ont peu à voir avec la science et en tout cas avec l’intérêt de l’humanité. Des instituts financiers font passer leurs activités spéculatives pour de la recherche et ont obtenu de l’État du crédit d’impôt à ce titre. On pourrait aussi évoquer toutes les sommes qui servent à la recherche pour l’industrie d’armement. Je ne vois pas en quoi augmenter les investissements dits de R&D dans ces deux secteurs, par exemple, serait quelque chose de positif. Et sur le fond, cette manière de comptabiliser l’effort en direction de la recherche se place bien plus du point de vue du progrès des profits que du point de vue du progrès scientifique et du progrès de la société.

Je suis pour la transparence totale des comptes des entreprises privées et de l’État. Cela permettrait à tout un chacun de voir où vont les capitaux, y compris ces 2% prétendument pour la R&D. Et puis, l’argent public ne doit pas être utilisé comme subvention aux entreprises privées. Donc l’argent public destiné à la recherche doit aller à la recherche publique. Il faut même prendre sur les profits privés pour subventionner cette recherche publique dont l’industrie privée profite considérablement, et qui se trouve avoir de plus en plus de difficultés comme les mobilisations de chercheurs l’ont montré à plusieurs reprises ces dernières années. Car dans les faits, les moyens de cette recherche publique ont, dans bien des laboratoires, reculés.

- Avec l’intelligence artificielle, la nouvelle génération de robots ne peut-elle pas remettre en question la partition du travail entre la machine et l’humain ?

Le courant communiste, marxiste, dont je me revendique n’a jamais été opposé ni au progrès, ni aux machines. Au contraire. Le progrès technique est le fondement matériel d’une organisation sociale communiste.

L’économie capitaliste actuelle empêche l’utilisation pleine et rationnelle du progrès technique. Dans bien des cas, il sert à accroitre l’exploitation au lieu de libérer les êtres humains. Alors qu’il devrait signifier une réduction globale du temps de travail pour tous, la logique capitaliste le transforme en chômage pour les uns et l’intensification du travail pour les autres.

Oui, il faudrait que l’humanité use à plein du progrès et des robots, dans l’intérêt collectif. Mais pour cela, elle doit être capable de maîtriser sa production et donc renverser la dictature s’émanciper de la classe capitaliste sur l’économie. En retour, une utilisation bien gérée, sous contrôle de la population, de la technique, des ressources naturelles, sans gaspillage de matière première et de main-d’œuvre, permettrait de libérer l’imagination et la créativité de milliards d’êtres humains.

Cédric Villani

- Les grandes universités se plaignent de ne pas avoir vraiment d’autonomie, de rester extrêmement contraintes vis-à-vis de la puissance publique par rapport à l’utilisation de leur budget. Quelle sera votre politique sur le sujet ?

L’autonomie financière des universités vis-à-vis de l’État implique une dépendance accrue de ces mêmes universités vis-à-vis des financements privés. Est-ce mieux ? Non. Par ailleurs, cette autonomie financière n’a rien à voir avec une liberté supplémentaire en matière de recherche et d’enseignement. L’État peut très bien continuer à imposer des règles strictes en termes d’enseignement et de recherche.

L’autonomie en soi ne veut rien dire. Aux Etats-Unis certaines universités sont largement autonomes de l’État mais elles ont des budgets incomparablement plus importants que n’importe quelle université française. Chacune des plus grosses universités américaines peut avoir un budget du même ordre que celui de tout le CNRS, par exemple. Alors, en France, l’autonomie des universités cache d’abord un désengagement de l’État de ce qu’on pourrait appeler le service public de l’enseignement supérieur.

Les scientifiques devraient évidemment avoir la totale liberté de penser et la liberté de pousser leurs recherches dans la direction qui leur semble fructueuse dans la limite des possibilités de la société. Car ils ne peuvent pas être déconnectés de la société et de ses besoins. La recherche doit aussi bien sûr rendre compte de ce qu’elle fait : diffuser ses savoirs, ses travaux, ses questionnements, vulgariser auprès du plus grand nombre possible.

Enfin, une société humaine digne de ce nom devrait chercher à abolir la coupure qui existe aujourd’hui entre l’ensemble de la population et une intelligentsia spécialisée. L’éducation devrait viser à ce que tout le monde participe à l’innovation scientifique, technique ou artistique.

- Au conseil scientifique de la Commission européenne, nous travaillons sur la cybersécurité. Un sujet qui ne peut pas être abordé seulement de manière scientifique parce que s’y mêlent  les questions politiques, économiques, de souveraineté de l’Europe…Un commentaire ?

La cybersécurité recouvre des intérêts contradictoires. On ne peut que souhaiter que les messageries, les comptes internet et les informations des particuliers soient protégés le plus possible contre les escrocs. Mais la cybersécurité c’est aussi celle des entreprises des médias qui font la chasse à tous ceux qui pourraient écouter de la musique, regarder des films sans avoir payé leur dîme à ces multinationales richissimes. La cybersécurité, c’est aussi celle qui concerne les États. Au nom de la « sécurité », l’État surveille la population. Et il y a aussi l’espionnage industriel à petite ou grande échelle, ou encore la lutte que se mènent les Etats, bien souvent encore pour le compte des géants industriels et financiers de leur pays. Il n’y a donc pas beaucoup d’illusion à avoir sur ce que peut être la cybersécurité de la population dans ce contexte.

Claudine Hermann

- La connexion entre le monde universitaire et le monde de l’entreprise est insuffisante, et un des points préoccupants est le devenir des docteurs (qui ont réalisé une thèse en maths, physique, chimie, etc. pas seulement en médecine, NDLR). Car ils sont beaucoup plus nombreux qu’il n’y a de postes en recherche. Comment y remédier ?

Les intérêts immédiats des entreprises capitalistes, destinées à faire du profit, et ceux de la science, qui a vocation à faire progresser les connaissances de la société dans son ensemble, ont évolué au cours de l’histoire du capitalisme. Mais aujourd’hui ils sont de plus en plus en contradiction. La situation des docteurs, ces apprentis-chercheurs, en est une manifestation.

Il serait de l’intérêt de la science que les jeunes chercheurs puissent continuer à œuvrer dans le domaine dans lequel ils ont acquis une compétence. Mais les budgets de la recherche publique ne le permettent pas et les recrutements y sont très réduits. De plus, bien des docteurs ont effectué des travaux dans le cadre de leur thèse pour le compte d’une entreprise privée, encadrés par des chercheurs d’institutions publiques et bien souvent avec les moyens de la recherche publique. Ils ont été des chercheurs quasi-gratuits pour le compte d’entreprises privées qui ne sont pas de petites PME mais des géants, ou des sous-traitants de ces géants, des secteurs de l’automobile, de l’énergie, de l’informatique, de l’industrie pharmaceutique,…

Dans tous les laboratoires, les chercheurs réclament des renforts humains pour avancer dans leurs travaux. C’est une aberration et un gâchis de rejeter ces jeunes apprentis-chercheurs vers le chômage. C’est d’ailleurs vrai pour tous les apprentis, quel que soit leur niveau d’étude. Alors, dans les laboratoires publics, l’Etat doit embaucher tous les jeunes qui y ont été formés, s’ils le désirent, en faisant payer les grandes entreprises privées qui profitent très largement de la recherche publique. Et il faut contraindre ces entreprises privées à embaucher les docteurs dont elles ont utilisé les recherches, là encore, évidemment, si ces jeunes le désirent.

- Comment faire avancer l’égalité Hommes-femmes en Science ?

Pour progresser, l’humanité a besoin de tous ses cerveaux, ceux des hommes et ceux des femmes. Les préjugés machistes ont privé la science d’une quantité considérable de découvertes. De combien de Marie Curie l’humanité s’est-elle privée ? Aujourd’hui, des figures de femmes apparaissent de plus en plus à la Une de l’actualité scientifique et dans des domaines longtemps réservés aux hommes. Tant mieux. Mais c’est encore très largement insuffisant. Et si les scientifiques représentent un milieu plus éduqué, ils ne sont pas pour autant imperméables aux préjugés de cette société.

Des actions existent aujourd’hui pour populariser le rôle des femmes scientifiques et cela peut donner confiance à des jeunes filles pour s’engager dans la voie de la science. Mais l’inégalité sociale entre les sexes est un problème bien plus général. On ne peut imaginer faire avancer l’égalité hommes-femmes en science sans que cela soit le cas dans toute la société. Et ma conviction profonde de communiste est qu’on ne peut imaginer supprimer les inégalités entre les sexes sans s’attaquer aux fondements des inégalités sociales, c’est-à-dire l’exploitation.

Jean-Claude Ameisen

- La France souffre d’un déficit profond de l’accompagnement des enfants et adultes handicapés, et des personnes âgées envoyées dans des Ehpad (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes). L’automatisation et la numérisation pourraient-elles offrir davantage de services pour soutenir les aidants ? Car rappelons que l’accompagnement des personnes précaires est souvent fait par des personnes à statut précaire.

La situation des handicapés, enfants et adultes, et des personnes âgées est très souvent scandaleuse, à commencer dans les couches populaires. C’est une honte, dans un pays riche, que l’État ne mette pas les moyens nécessaires pour chaque handicapé, quel que soit son âge ; ou encore que chaque personne âgée qui perd son indépendance ne soit pas assistée convenablement, humainement.

Les médias parlent de « l’or blanc » à propos de l’investissement de capitaux dans le secteur des établissements pour personnes âgées. C’est tout simplement révoltant et à l’image de cette société. Les moyens mis en œuvre sont profondément en-dessous de ce qu’il serait nécessaire mais des entreprises capitalistes ont trouvé le moyen de faire de juteux bénéfices en se focalisant sur le marché qui rapporte !

Que des moyens techniques soient utilisés est tout-à-fait rationnel. Ils ont en commun de pouvoir prolonger le rôle des aidants familiaux ou institutionnels durant leur absence. Les robots assurant l’hydratation régulière, ramassant un objet, détectant la chute ; les programmes informatiques ou télévisuels personnalisés ; les appareils de levage et d’aide à l’installation ; les nouvelles techniques d’analyses médicales notamment par patchwork, non invasives, sont autant de moyens techniques qui, généralisés, soulageraient ceux qui souffrent d’un handicap. Mais ce ne sont pas des moyens techniques qui suffiront à compenser l’incurie de l’État. La société a largement les moyens de rendre la vie de toutes ces personnes la plus supportable possible. Et il faudrait commencer par faire payer tous ceux qui s’enrichissent de cet « or blanc ».

-Quelle sera votre politique sur les perturbateurs endocriniens ?

Les perturbateurs endocriniens sont, de l’avis des scientifiques qui ont initié une pétition contre les décisions a minima de l’Europe à ce sujet, davantage qu'une menace : un réel problème de santé publique qui pourrait devenir un scandale sanitaire d’ampleur.

Il est nécessaire, pour vaincre les réticences financières des grands groupes concernés par leur usage, que l’alerte prenne une tout autre ampleur pour que, sans tarder, des lois soient promulguées et des moyens pour les appliquer mis en place –alors que des dégâts, disent-ils, sont d’ores et déjà survenus et enregistrés médicalement.

1- Si vous êtes élue Présidente de la République française, quelle sera votre politique en matière de culture de plantes transgéniques ?

Dans cette société inégalitaire, les plantes transgéniques peuvent être autant un bienfait qu'un malheur, selon à qui et comment elles servent !! Par exemple, celles qui permettent de supprimer les traitements insecticides - les plantes incorporant un gène du bacille de Thuringe bien connu des agriculteurs bio qui s'en servent pour lutter contre les chenilles - sont bien utiles ! Ce qui n'est pas le cas des plantes transgéniques qui permettent de répandre sans limite des herbicides, car elles sont devenues résistantes à l'herbicide grâce à un gène incorporé !

Je défends l'idée que la population travailleuse des villes comme des campagnes puisse contrôler les travaux des firmes semencières qui fabriquent ces plantes transgéniques. Certains scientifiques ont pris à cœur ce rôle et essaient de faire comprendre les possibilités immenses comme les enjeux de ces recherches. Mais pour aller plus loin, il faudrait aussi que la confiance s'établisse entre les fournisseurs, les chercheurs, les producteurs et les consommateurs... ce qui est une impossibilité dans une société capitaliste fondée sur la recherche du profit maximum et immédiat et où règne le secret des affaires ... mais qu'une société dirigée par le monde du travail, sous le contrôle permanent de la population pourrait organiser !

2- La France importe annuellement environ quatre millions de tonnes de soja OGM pour l'alimentation de son bétail. Que pensez-vous de cette situation ? Faut-il faciliter les importations d'OGM notamment en harmonisant les autorisations entre l'Amérique et l'UE ? Devons-nous développer des sources de protéines localement ? Merci de détailler concrètement vos réponses en apportant des éléments concrets (action) de votre programme.

On pourrait produire en France les sources de protéines utiles pour l'alimentation des animaux fournissant viandes et lait ! Des chercheurs et des paysans ont réalisé de multiples essais et expériences pour le démontrer. Le lupin, les féveroles, les luzernes et même du soja poussent très bien ici. On pourrait même remettre le bétail à l'herbe. Ce serait logique et certainement plus sain pour tous et pour la qualité de l'environnement. Mais les réalités économiques sont ailleurs. L'agriculture est industrielle ; les firmes agroalimentaires sont des trusts qui ne cherchent que leur profit et à court terme.

La concentration des exploitations agricoles en font des entreprises capitalistes produisant pour le profit comme les multinationales d’agrobusiness (semenciers, agrofournitures, centrales d'achats des grands groupes du commerce..) !

Le soja américain importé en si grande quantité pour l'alimentation du bétail, fut rendu possible au départ dans les accords du GATT des années 1960-1961. Les firmes des USA et l'Amérique du Sud avaient obtenu le quasi monopole de l'importation en Europe de soja pour l'alimentation du bétail (bovins, porcins, volailles principalement). En échange, l'Europe a vendu ses céréales ! La part du soja transgénique, comme celle cultivé sur d'anciennes forêts primaires au Brésil par exemple, a augmenté. Transformé en tourteaux, le soja a permis une production de viande et de lait plus importante. La population, elle, a pu consommer plus de viande et de produits laitiers car leur prix a baissé. La production est mondialisée et les petites exploitations qui auraient pu réaliser les approvisionnements en protéines végétales (soja, luzerne..) d'une manière locale, n'existent plus. Faut-il les recréer ? Ce n'est pas certain que beaucoup de gens voudraient revivre la dure vie de ces petites exploitations, ou alors il faudrait une autre logique de production que celle d'aujourd'hui ! Peut être le déciderions-nous démocratiquement ? Mais il faudrait offrir d'autres conditions de vie dans les campagnes que celles d'aujourd'hui !

Je rappelle cependant, pour revenir à la production de viande et de lait, qu'il reste dans la majorité du monde et même dans les pays riches encore beaucoup de gens qui ne peuvent pas manger la viande à leur faim. Certes dans les pays riches, certains en mangent trop mais on ne saurait oublier ceux, et ils sont plus nombreux, qui en rêvent ! Mais ceci n'est pas un problème d'agriculture mais de société.

3- Le gouvernement français soutient la recherche sur les modifications génétiques, notamment avec des partenariats publics privés comme Genius. Que pensez-vous de ces contrats et recherches? Sont-ils indispensables à l’indépendance française ou d’autres recherches seraient plus pertinentes à soutenir, étant donné que l’argent public n’est pas illimité ?

Je ne pose pas la question de l'avenir du monde en termes de pays isolés et rivaux et donc pas la recherche en termes « d'indépendance française » : l'avenir est à mon sens dans une coopération mondiale des peuples, des ressources et de la recherche, afin de mettre en commun les connaissances qu'aucun peuple ne peut avoir à lui seul. Les domaines les plus féconds, en biologie par exemple, ont été irrigués dès les XVIIIe et XIXe siècles par exemple par des découvertes venant d'Italie, de Hollande, d'Angleterre, d'Espagne, d'Allemagne, de Belgique ou de France. Les échanges mondiaux décidés par les peuples eux-mêmes amplifieront les bienfaits de la coopération (qui existe déjà en partie aujourd'hui), au-delà de la course stérile au « premier qui publie » une découverte sous l'alternative dérisoire « publish or perish » (« publier ou périr ») qui donne la mesure du gâchis de cette concurrence dans la recherche.

Je suis pour l'élargissement de la recherche à tous les domaines possibles, y compris donc à celui des « modifications génétiques » (dans les limites évidemment du respect de la personne humaine -hormis tout critère religieux- et en restreignant au possible l'expérimentation animale). C'est le propre de l'espèce humaine de chercher, d'innover, depuis la nuit des temps… et d'en découvrir après coup d'éventuelles conséquences inattendues et inespérées.

Il est du rôle et du devoir des scientifiques d'expérimenter pour mettre à la disposition de tous des éléments d'appréciation sur la dangerosité ou le bienfait de telle ou telle modification sur le vivant ou de telle ou telle substance.

Dans tous les domaines de la recherche on aboutit parfois à des applications, des outils technologiques. Le problème de ces outils ne réside généralement pas en eux-mêmes (un couteau peut couper quelque chose ou aboutir... à se couper!) mais dans la question de savoir qui « a la main » sur ces outils et dans quel but ils sont utilisés. Non pas que les outils scientifiques et leurs retombées technologiques soient par définition eux-mêmes sans danger (on connaît en effet a contrario, des effets néfastes de l'utilisation, de produits « naturels » comme le pétrole ou le charbon !), mais dans le fait qu'utilisés -sans contrôle réel, profond et informé de la population - par des sociétés capitalistes (telles, dans le domaine agro-génétique, Monsanto bientôt rachetée par Bayer) qui ont pour but essentiel de faire à tout prix des profits, ces outils (comme tel ou tel médicament, telle prothèse mammaire), peuvent parfois être, en eux-mêmes, un bienfait... ou un danger voire une catastrophe.

Dans le système capitaliste basé le profit, toute technologie, toute production - ou presque - peut déboucher sur une catastrophe, et pas seulement dans les pays pauvres : le pétrole transporté par l'Amoco Cadiz, ou utilisé par l’industrie à Bhopal ou par AZF, les camions formant de dangereux « trains routiers pollueurs » plutôt que d'être transportés par le rail, la fabrication de textiles dans des usines au Bangladesh et ailleurs, telles centrales nucléaires sous-équipées et à la portée d'un tsunami voire d'un tremblement de terre (sans parler des déchets nucléaires), la fabrication de prothèses mammaires en réponse au cancer du sein en France ou de tel médicament, la culture de vergers à grande échelle dont les insecticides en Amérique centrale ou du Sud ravagent la santé des enfants voisins, la surproduction ou la sous-production de denrées alimentaires ou de matières premières appauvrissant brutalement des régions entières sous l'action de spéculateurs fonctionnant à la virgule près, le regard fixé sur l'écran de leur ordinateur donnant le cours instantané par internet de ces produits !....

Toutes les innovations au cours de l'histoire humaine ont suscité des réactions… réactionnaires sur les « dangers du progrès » avec la tentative de faire tourner la roue de l'histoire en arrière.

Mais les dangers peuvent être cependant bien réels. Encore faut-il viser la bonne cible : est-ce « le progrès ? », est-ce l'utilisation de ces découvertes par l'Homme ?… ou plus précisément leur utilisation par des hommes qui détiennent, au mépris de l'immense majorité de la population, tous les moyens de production et ne font produire que dans le but de faire du profit ? Ce n'est pas pareil ! Contrôler l’utilisation des découvertes, les instruments technologiques et scientifiques implique de contrôler l’organisation sociale, suppose une société qui ne serait pas sous l'emprise et le contrôle quasi exclusifs, comme aujourd'hui, des seuls gros trusts et de leur actionnaires, soutenus par une nuée de politiques, journalistes, « spécialistes » à leur service ! Cela est vrai dans le domaine de la génétique comme dans les autres…

En ce qui concerne les contrats, je suis pour que la recherche scientifique soit organisée en fonction des besoins, et non en fonction du profit. Cela implique une recherche publique sous le contrôle de la collectivité scientifique et de la population informée, cela implique le même contrôle sur la recherche privée, cela implique que l’argent public soit utilisé pour la collectivité. Celui-ci n'est pas illimité, dites-vous, pour le secteur de la recherche ? Mais il l'est pourtant dans le domaine de « l'aide aux entreprises » (en tout cas d'aide... à leurs profits) sans aucun avantage sérieux pour l'emploi, pourtant infiniment prioritaire. Combien de secteurs de recherche auraient pu être ouverts (de chercheurs, techniciens, employés, ouvriers de maintenance, agents d'entretien, etc.) avec les 40 milliards donnés à ce titre dans le seul dernier quinquennat ?

Les restrictions budgétaires de la recherche dénoncées par exemple par « Sauvons la recherche » amènent nombre de chercheurs à… chercher des ressources auprès de « mécènes privés » qui ne financent souvent des petites entreprises de type « start-up » de biologie et génétique -pionnières, explorant un nouveau domaine - que le temps de voir si un nouveau marché est rentable… et de les avaler à la première occasion. Et parfois les contrats public-privé ne sont qu'une fausse réponse face aux besoins insatisfaits de la recherche publique, et ne sont parfois que l'occasion d'orienter le secteur public vers des explorations scientifiques en fonction de pistes intéressantes… pour le privé.

 

4- Les entreprises développent actuellement des nouveaux OGM. Elles souhaitent que ces OGM ne soient pas soumises à la législation des autres plantes transgéniques (évaluation, autorisation, étiquetage, suivi post-commercial). En effet, elles estiment que ces nouvelles techniques de modification génétique (Crispr/cas9, Talen, méganucléase, etc.) … ? ne doivent pas être considéré comme des OGM. La société civile, elle, réclame, que tout organisme dont l'ADN a été modifié en laboratoire soit considéré comme un OGM. Quelle est votre position sur ce sujet particulièrement sensible ?

Je suis pour un contrôle de tous les OGM, car - je le répète souvent au cours de ces réponses - je ne fais, au-delà des scientifiques qui expérimentent, aucune confiance à la logique de ce système capitaliste, de ceux qui appliquent les découvertes et dont le but premier n'est pas le bien commun. Le contrôle a ses limites puisque même dans la mise au point de moteurs moins polluants on a fini par apprendre -pour une fois !- que les constructeurs automobiles ont réussi à utiliser impunément, et ceci pendant des années, des logiciels informatiques pour contourner la loi et tromper le monde afin d'augmenter les « marges » déjà colossales de leurs actionnaires !

Comme on le voit, le contrôle de l’État est parfois illusoire et limité car l'Etat n'est pas au-dessus de cette logique économique dite de « libre concurrence », il en est l'émanation et au bout du compte il défend « ses » entreprises capitalistes contre les concurrentes étrangères.

Les techniques nouvelles de « génie génétique » ouvertes par l'utilisation « d'outils chirurgicaux » moléculaires comme Crispr/Cas9 et autres sont puissantes et pleines de promesses pour la recherche pure en biologie mais aussi en médecine, et, espère-t-on, notamment comme moyens de réparation très efficaces et précis de gènes déficients porteurs de maladies graves et actuellement irréparables (comme il y a 30 ans la PCR qui a permis par exemple, par analyse rapide de l'ADN, d'affiner considérablement la phylogenèse du monde vivant et le recensement des espèces vivantes sur terre et dans les milieux aquatiques).

Certains scientifiques eux-mêmes expriment cependant des craintes sur leur utilisation en dehors de labos contrôlés et en marge de la recherche, tant leur mise en route semble abordable à peu de frais. Les alertes et informations transmises par la communauté scientifique elle-même sont une certaine garantie en la matière, très précieuses pour être relayées un jour par des lois nouvelles… Mais il suffit de voir les obstacles qu'a dû vaincre le docteur Frachon concernant les méfaits délétères du Médiator pour se rendre compte que, même avec des lois, c'est le combat de David contre Goliath... dans le système capitaliste avide de profits à tout prix. Et encore, une fois le scandale dévoilé, ces puissances d'argent font-elles tout pour que les indemnisations des victimes se fassent au compte-goutte !

Mais il faudra qu'un jour - et le plus tôt sera le mieux, même si cela semble illusoire dans la société actuelle, élitiste et individualiste - que les questions scientifiques et techniques soient une préoccupation d'une partie de plus en plus large de la population, éduquée dès l'école pour cela, au-delà même du droit qui devrait dès maintenant être élémentaire pour un citoyen quelconque d'alerter d'un danger ou d'une malversation.

Oui, il faut que la population impose le droit de tout contrôler, le droit de tout dire ce que certains ont intérêt à cacher. Que la population soit en mesure d'avoir, en collaboration éclairante avec des scientifiques bons vulgarisateurs, un avis sur beaucoup de ces questions. Les moyens, internet et la télévision, existent pour les diffuser… et en discuter ! Ce sera ensuite l'apanage d'une société libérée de tous les sortilèges de cette économie démente que de décider de son chemin, les yeux grands ouverts.

5- Les brevets sur le vivant sont-ils un outil de soutien à l’innovation agricole ou un frein à l’autonomie paysanne et une menace pour la diversité cultivée ?

Les brevets sur le vivant sont un scandale mais ils ne sont que le reflet de notre société basée sur le profit et l'accaparement des richesses produites dans ces entreprises. La firme semencière par exemple qui a déposé son brevet s'arroge le droit de s'enrichir du travail des chercheurs et tous les travailleurs qui y ont contribué y compris les paysans qui ont fait les essais au champ ! Il parait qu'il leur faut cet appât pour qu'ils continuent à investir dans ce secteur ? C'est la force de la propriété privée et des actionnaires propriétaires qui permet cet état de choses. Mais que seraient-ils sans ces travailleurs ? Eux, à l'origine de ces innovations, le font parce que c'est leur travail mais avec l'idée que cela peut faire avancer la société. Celles-ci sont-elles de réelles innovations ou un piège ou même un inconvénient ? Cela devrait être débattu au sein de ces entreprises ainsi que publiquement, devant de toute la population informée et la décision devrait être prise collectivement, les investisseurs ne devant pas avoir plus de droit que tout autre citoyen !

Dans la société actuelle, l'autonomie paysanne n'a pas de sens. Il serait dommage de refuser ce qu'il y a de positif dans l'innovation agricole d'aujourd'hui, de ne pas profiter par exemple d'une nouvelle variété OGM alliant robustesse d'une espèce sauvage et prolificité d'une espèce domestiquée depuis longtemps. La réponse à ce dilemme entre l’autonomie paysanne et l’industrie est dans le contrôle des firmes capitalistes et la fin du système des brevets qui renchérissent le prix des innovations.

La menace sur la diversité cultivée ne peut être levée par un repliement des producteurs agricoles sur le local. Personne n'y a intérêt ! Et qui le désire ? De plus, c'est sans doute impossible tant la division du travail aujourd'hui se fait à l'échelle mondiale. La diversité cultivée est sans aucun doute un réservoir à conserver. C'est là où on pourra trouver des solutions à des problèmes qui surgiront dans l'avenir ! Pour la préserver, il faut y mettre les forces de toute la société et par exemple de la puissance publique qui pourrait l'assurer. On peut avoir une idée de ce qui serait possible aujourd'hui en analysant le travail immense réalisé par le chercheur soviétique Nikolaï Vavilov au début du 20° siècle soutenu dès le début par le régime bolchevick et Lénine en particulier (malgré les pénuries et la guerre civile) qui lui a donné tous les moyens nécessaires pour recenser les variétés cultivées sans les dissocier des méthodes des paysans, aux quatre coins du monde. Il explora 64 pays, créa un immense conservatoire de graines et d'arbres fruitiers qui existe encore aujourd'hui même s'il est menacé ; son but : mettre fin à la famine dans le monde en utiliser les richesses qui existent isolément dans le monde.

6- Pensez-vous que les semences paysannes ont un avenir en France et en Europe ? Si oui, que proposez-vous pour les encourager ?

Une agriculture basée sur les semences paysannes (produites pour le paysan lui même à partir de sa production) ne peut l'être que dans le cadre d'une agriculture familiale, ou sur des exploitations de petite taille. Je n'ai rien contre ces petits paysans -je salue leur courage- mais je vois mal comment ce mouvement peut se généraliser. Les grandes exploitations elles, préfèreront toujours acheter leurs semences à des grandes firmes qui leur garantissent qualité et quantité. Dans les petites exploitations forcément plus artisanales, ce système de production nécessiterait davantage de travail manuel. Cela impliquerait que de nombreux salariés acceptent de travailler dans ces conditions ! Est-ce comme cela que les gens de la campagne veulent vivre ? Peut être ? Mais il faudrait alors garantir un niveau de vie satisfaisant.

Je pense que les firmes semencières ont réalisé des progrès techniques ! Ceux-ci devraient profiter aux producteurs des campagnes et à toute la société. Certaines de leurs recherches peuvent être contestées certes mais bien d'autres ont simplifié la vie paysanne ... pour ne prendre que l'exemple des betteraves monogermes qu'il n'est plus nécessaire de démarier une à une alors qu'avant une graine donnait plusieurs germes ! Certes, on peut contester chez les semenciers une production trop homogène, d'avoir un catalogue moins riche et moins adaptée aux réalités locales comme peuvent le faire les semences de pays (parce qu'il est plus facile pour un semencier de produire peu de variétés - du moins pas trop nombreuses - que de maintenir un nombre considérable de variétés). Mais l'industrialisation de leur production permet aussi de mettre de nouvelles semences à la portée d'un plus grand nombre de paysans. Ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain ! Ces progrès pourraient être à la disposition des paysans et de toute la population ! Pour cela, il faudrait que les producteurs des campagnes et les consommateurs des villes contrôlent les semenciers pour qu'ils produisent selon les besoins et en fonction de l'intérêt général.

Organisés, ces producteurs et ces consommateurs peuvent représenter une force face à ces quelques firmes toutes puissantes, véritables trusts impérialistes. Sur le plan de la qualité de l'environnement, ils pourraient exiger de promouvoir le maintien d'une biodiversité importante. Ce serait un pas vers un meilleur état sanitaire des plantes et des animaux domestiques et sans doute aussi de la santé des populations vivant à la campagne.

Voilà le sens vers lequel je milite. En tous cas, je fais confiance dans la capacité des travailleurs de ce secteur économique pour contrôler ces firmes et pour que les recherches se fassent sur des sujets intéressants l'ensemble de la société.

Une série d'interview d'Eric Lahy, porte-parole de Nathalie Arthaud, pour le magazine Sciences critiques

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